Mercredi
5 juin 2013, Clément Méric a été assassiné à Paris par les cryptonazis des
soi-disant JNR, Jeunesses Nationalistes Révolutionnaires. Il s'agit d'une
mouvance où reviennent avec insistance les noms de Serge Ayoub, nervi chef, et
Alain Soral, professionnel du délire orienté.
Il faut
pour le moment laisser à l'histoire à venir la question de savoir ce que les
pouvoirs de police envisageaient, et ont effectivement cherché à faire, contre
l'affrontement prévisible et prévu qui a permis le crime. En tout cas le secret
n'a pas pu être gardé sur le mort.
Il n'en est pas toujours ainsi. Les meurtres
aujourd'hui connus autour de mai 68 avaient probablement commencé avec Philippe
Mathérion — grenade offensive, le 25/5/68 — : le silence fut longtemps
efficace, et il fallut par exemple des décennies pour que le journal objectif
impartial indépendant de référence etc., bref "le Monde", dévoile
l'horreur.
A ce qu'on peut aujourd'hui connaître, il y eut
ensuite la charge des CRS sur la route de Flins, où allait une délégation de
soutien aux ouvriers de Renault en grève. Le détail importe sans doute moins
que quelques souvenirs : des moissons encore debout, une incroyable impression
de dénuement de tout jeunes gens devant des brutes organisées, armées, cuirassées,
bottées ; une terrible bousculade, le corps de Gilles Tautin tombe à la
Seine, il est mort — 10/6/68 —. Des condisciples, des cœurs fraternels
transformeront ses obsèques en pluie de roses rouges.
Sauf erreur, c'est le lendemain 11 juin que les
balles ou grenades des CRS tuaient Pierre Beylot et Henri Blanchet, ouvriers à
Peugeot-Montbéliard : les usines Peugeot de la région furent l'un des
bancs d'essai de la CFT, Confédération Française du Travail, groupe de sbires
assassins au service du patronat que des gens comme Papon, Pasqua et Giscard
choyèrent aussi longtemps qu'ils purent.
Mais pas indéfiniment. Reims, VMC (Verreries Mécaniques
Champenoises), nuit du 4 au 5 juin 1977. Dix-sept balles au moins — tirées par
un petit commando de la CFT sans doute venu d'une usine Citroën et télécommandé
depuis le quai de Javel à Paris — abattaient trois ouvriers : Serge
Vermeulen et Raymond Richard étaient gravement blessés, Pierre Maître atteint à
la tête mourait. La réaction populaire, de nouveau énorme, sonnait le glas de
la CFT.
Il faut donc d'abord redire : c'est à
partir de crimes organisés, de ce genre ou d'autres plus énormes et guerriers,
que se maintient le régime capitaliste. Dans le langage de ses
"historiens", ce maintien devient motif d'émerveillement pour ses "capacités
d'adaptation" et Monsieur Alain Minc, aussi du beau "Monde", ne
manque pas de chanter en pleine crise sa "résilience" et sa "plasticité"...
Ainsi, la
trahison de toute vérité par le pouvoir en place atteint un niveau de dévergondage
et de raffinement jusqu'ici inconnu, et il n'est pas simple de lire des éléments
sûrs quelques jours à peine après le début de l'affaire Méric. Ses agresseurs étaient
certainement actifs dans les JNR ; des sources policières et un témoin ont
mentionné un poing américain, non seulement dans les mains d'un des agresseurs,
mais précisément comme arme du meurtre : le compte rendu actuel d'autopsie
refuse à la fois de le confirmer et de l'écarter — seuls de mauvais esprits en
déduiraient qu'il refuse tout simplement d'informer. Quant à l’institution
judiciaire, les comptes rendus donnés par la presse financière hésitent entre
homicide volontaire et coups et blessures ayant entraîné la mort sans intention
de la donner : faut-il s’attendre à une inculpation d’homicide volontaire
sans intention de donner la mort ?
On a donc déjà affaire à des errements et
dissimulations sous prétexte de sûreté et de sérénité, on va en voir bien
davantage : c’est qu’il y a embarras au moins partiel du pouvoir devant un
crime qu'il veut exploiter, qu'il l'ait favorisé ou non. Contre le pouvoir,
pour l'honnêteté, le recours immédiat en pareilles circonstances est l'histoire
passée : dans des cas, hélas sans nombre, où une police très fermement
dirigée contre les démocrates, les pauvres et les progressistes, monopolise
l'accès direct aux faits et documents bien établis, comment lire les communiqués
et témoignages ?
Il n'y a pas une grille de lecture unique et
simple : les officiels le savent, en usent et en abusent. On va donc
simplement proposer ici l'examen d'une situation "analogue", en ce
sens que les financiers de l'époque cultivaient pareillement des forces d'extrême
droite particulièrement violentes, tandis que la division ravageait les
progressistes — égarés par des faiblesses réformistes d'un côté, des
sectarismes vite totalitaires de l'autre —.
Dans les
années 1930, les échos du fascisme puis du nazisme résonnaient de plus en plus
fort chez les "industriels" français, fascinés par les Thyssen et les
dons de dizaines de milliers de marks-or à Hitler avec le succès qu'on sait.
Bien malgré eux, il y avait en face un suffrage universel moins soumis aux
media de la finance qu'aujourd'hui ; mais il n'en était pas moins perverti
par l'ignorance politique notamment de masses petites-bourgeoises et paysannes,
aussi bien avec les souvenirs du patriotardisme de 14-18 que par les
"chemises vertes" des droitistes agricoles (la France était encore
largement rurale). Ce qu'était dans cette ambiance la pesanteur des violences
fascisantes n'a pas d'équivalent net aujourd'hui — entre autres parce que la
solidarité et le sens commun ouvriers ne sont absolument plus présents dans de
semblables proportions —. Mais les traits d'exploitation du mécontentement
populaire par ceux mêmes qui le créaient, la détermination dans la fausseté des
brigands d'argent, et la timidité de ceux qui auraient dû mener une véritable
opposition, sont en 2013 assez ressemblants. C'est pour cela que l'agression la
plus nette contre Léon Blum, et les comptes rendus qu'en fit la droite, ont
leur intérêt. On se doute que Léon Blum n'est pas considéré ici comme un modèle
de résolution antiréactionnaire : justement, l'hystérie des agresseurs en
est d'autant plus éclairante.
Jeudi 13
février 1936 en fin de matinée, Léon Blum quittait le Palais-Bourbon pour se
faire raccompagner chez lui dans la Citroën de son collègue député Georges
Monnet, et de Madame Monnet. Malgré les informations déjà diffusées dans la
presse du jour, la voiture passée par la rue de l'Université arrive étourdiment
boulevard Saint-Germain, en pleine foule réunie devant le domicile de Jacques
Bainville qui vient de mourir — Bainville, l'un des principaux responsables de
"l'Action Française", avec Maurras et Massis, sans oublier le
sinistre Léon Daudet —. Il y a là tout ce qu'on peut penser de "Camelots
du Roy" et autres Croix-de-Feu. Or depuis des années, Blum est l'objet de
la part de Maurras des mêmes vociférations et hurlements au meurtre qui lui avaient
déjà servi pour préparer l'assassinat de Jaurès — les lois contre l'incitation
au crime n'existent pas pour ces hyènes —.
La voiture de Monnet est coincée, et elle porte
un macaron de député qui en l'occurrence ne risque pas de lui être favorable.
Les paramilitaires n'attendaient pas pareille aubaine, ils veulent savoir qui
leur est échu, ils se referment sur le véhicule, ils reconnaissent Blum. C'est
le déchaînement : arraché à son siège, il commence à être lynché sur
place, deux agents tentent d'intervenir mais sont submergés — le directeur de
la police municipale Guichard, très connu pour son droitisme, fera attendre
plus d'une demi-heure la voiture qui emmènera le blessé à l'Hôtel-Dieu —. Ce
sont des ouvriers travaillant sur un chantier proche, au Ministère de la
Guerre, qui sauvent la vie de Blum, roué encore de coups de pied alors qu'il
gisait à terre ensanglanté.
Il y a déjà
une certaine forme d'audace dans la "libération" (de quels
instincts ?) à s'acharner ainsi sur un homme de soixante-quatre ans :
ce qui était bien plus vieux en 1936 qu'aujourd'hui. Mais Maurras ne pouvait être
en reste sur ses troupes.
Il y eut donc d'abord le compte rendu de l'évènement
dans "l'Action Française", bon guide déjà pour saisir dans le
principe (sinon dans l'orientation précise) ce qui nous attend et ce qui se
fait déjà de la part de notre droite, à propos de Clément Méric. D'après les
termes du journal de ces super-patriotes ensuite à genoux devant la
"divine surprise" de Pétain et de la Kollaboration, un
"chauffard cossu" aurait fait se ruer dans la foule une
"magnifique automobile", "ne s'arrêtant pas au respect de la
mort [...] On regarda alors et on reconnut Léon Blum [...] Aussitôt ce fut dans
la foule, déjà montée contre l'insolent, un cri unanime de colère. Les vitres
de la voiture volèrent en éclats. Un mauvais parti aurait été fait au chef
socialiste si, à ce moment, les ligueurs et camelots du roy présents ne s'étaient
pas interposés"… !
Comme le poing américain s'est interposé entre
le JNR et Clément Méric ?
"Le Canard enchaîné" titrait déjà
quelques jours plus tard : "L'odieux attentat de M. Léon Blum contre
M. Charles Maurras a piteusement échoué". Mais le lecteur a largement
saisi le procédé d'inversion mentale systématique à la base de la fausseté
droitière : respecter un Bainville surtout mort mais jamais un Blum
surtout vivant ; faire d'un véhicule, coincé par une manifestation privée envahissant
la rue, une magnifique automobile
agressive, et se poser par là en défenseur de la volonté populaire alors qu'on
défend les pieuvres réactionnaires ; renverser contre toute évidence la
barbarie, incitée et mûrie de longue date, en réplique spontanée à une
provocation...
Il y eut "dissolution" — provisoire
et en valse-hésitation — de "l'Action Française" (et des Camelots) :
mais le journal continua très librement sa parution ! Puis, lors de la
perquisition chez Maurras (pratiquement sans suite), les policiers trouvèrent
des pièces de monnaie gagnées par la "vente des verres du baron Blum"…
Il y eut mieux ensuite.
En
riposte à l'agression, le dimanche 16 février — jour où triomphait aux élections
espagnoles le Frente Popular — pendant des heures, des centaines de milliers de
manifestants regroupés déjà en "Front popu" inondent Paris du Panthéon
à la Bastille et à la Nation.
C'est là que Maurras se sublime : devant
ce "Nombre", il décrit "l'Asie barbare", les "échappés
de prison et gibiers de bagne" — visant sans doute les foules ouvrières et
populaires derrière Roger Salengro, Léo Lagrange, Victor Basch, les amis
radicaux de Pierre Mendès-France, les communistes —, une "pègre étale",
gens "venus de Russie, du Levant presque sauvage, dans lequel l'élément
juif-métèque n'a pas de mal à dominer".
Et ce salaud raciste et nazillon pleurnichera
d'être protégé dans une prison quelques mois après la Libération, n'ayant
jamais cessé de se considérer comme un héros français.
Or on a
fait beaucoup d'avancées (non pas progrès) dans la propagande ultra-réactionnaire
depuis Maurras.
On a pu ainsi entendre ces jours-ci Monsieur
Jean-François Copé se précipiter pour demander, puisqu'il est question de
"dissoudre" des groupuscules d'extrême droite, qu'on s'en prenne aux
groupuscules d'extrême gauche. Ce goût de l'asymétrie a un sens clair au vu de
l'expérience historique, en mai 68 et depuis, avec une constance sans égale :
pour faire plaisir à Monsieur Copé, il faudrait dissoudre et laisser changer
poliment de nom les cryptonazis, mais perquisitionner et garder à vue des jours
durant, pour interrogatoires sans sommeil, une foule de progressistes militants
ou non.
On a pu aussi admirer la formule dite, pour
renvoyer dos à dos les sadiques et leurs victimes, par Monsieur Eric Ciotti, député
dans la région PACA dont la pureté électorale et la santé sécuritaire ne sont
plus à démontrer. Il a prononcé que "la violence n'a pas de couleur
politique". Indépendamment de ce qui est formulé dans le "Z" de
Costa-Gavras (l'avocat joué par Denner dit : "va leur expliquer que
c'est toujours les nôtres qu'on assassine"), c'est, au lendemain de
l'assassinat de Clément Méric, d'une rare délicatesse : mais il est vrai
que les meurtriers n'étaient ni UMP ni PS, c'est-à-dire des
"couleurs" que Monsieur Ciotti considère sans doute comme seules
perceptibles. A moins que son daltonisme ne lui rende "compréhensibles",
comme à son maître Fillon de Sarkozy, les réactions racistes cultivées par et
pour l'afFront Nazional, et qu'ainsi il admette celui-ci dans son champ visuel.
Mais il faut attendre avec une attention
particulière la réaction d'Alain Soral. Cet auteur — en tout cas signataire de
quelques livres — s'est fait une spécialité de pousser plus loin que les Le Pen
une incohérence puante : d’un côté, la dénonciation partielle mais carrée
de l'ordure bourgeoise et financière en place ; et de l’autre côté,
l'incitation aux crimes par les clichés les plus immondes du racisme et en général
de la réaction, notamment contre les Algériens de banlieue — tout en
protestant que le communisme est l'héritier naturel de l'élan de fraternité chrétien
et que Staline est largement dénigré par les déviants du trotskisme —. Peu
importent d'ailleurs ces détails : SORAL INCITE A LA HAINE ET DESIGNE DES
CIBLES, y mêlant Bernard-Henri Lévy et les "z'y va", comme il dit.
Comme la cohérence dans la réflexion politique n'est pas le fort de grand
monde, il serait stupide et mortel de ne pas croire à l'efficacité
"populiste" d'un tel "programme".
Il y a donc des raisons de supposer que le sieur
Soral va beaucoup tenter de se faire entendre ou lire dans les semaines à
venir : qu'il soit médiatisé-"diabolisé" à son tour ou non, il
faudra suivre de près ce qu'en font les divers media, et ne pas laisser
idiotement se reproduire pire que les Le Pen en horreur et en publicité.
Un des ennemis contre la vérité, non des moins
dangereux, sera le mépris hautain mais muet de ceux qui "ne veulent même
pas entendre parler" de Soral. Mais quoi : ce n'est pas d'aujourd'hui
que les êtres de savoir et raison ont contre eux toutes les absurdités.
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